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Sunday, January 15, 2012

Mais où diable est passé l'argent de la reconstruction ? par Bill Quigley & Amber Ramanauskas, CounterPunch


Deux ans après le séisme de janvier 2010, le pays est loin de s'être remis debout. Peut-être est-ce parce qu'il a à peine vu la couleur des dons promis ? L'enquête du site américain CounterPunch détaille dans quelles poches sont tombées les sommes versées par Washington.

En Haïti, on dirait que le tremblement de terre a eu lieu il y a deux mois, et non il y a deux ans. Plus de 500 000 personnes n'ont toujours pas de logement et vivent dans des camps informels ; le sol est encore jonché de tous les débris des bâtiments en ruine, et le choléra a été introduit dans le pays et s'est transformé en une épidémie meurtrière qui a déjà tué des milliers de personnes et continue d'en toucher des milliers d'autres.

La vérité, c'est que pratiquement aucun don du public n'a directement été envoyé en Haïti. Les Haïtiens n'ont à peu près aucun contrôle sur cet argent, mais si l'on en croit l'Histoire, il est probable qu'on leur reprochera ces échecs – un petit jeu appelé : "Accusons la victime".

Comme beaucoup d'autres personnes dans le monde, les Haïtiens se demandent où est passé l'argent. Voilà sept endroits où les dons sont ou ne sont pas allés.

1) Le bénéficiaire principal de l'argent octroyé par les Etats-Unis après le tremblement de terre s'est révélé être le gouvernement des Etats-Unis. Il en va de même pour les donations des autres pays.

Juste après le séisme, les Etats-Unis ont consenti une aide de 379 millions de dollars et ont envoyé 5 000 soldats. L'agence américaine Associated Press a découvert en janvier 2010 que 33 centimes de chacun de ces dollars avaient en fait été rendus directement aux Etats-Unis pour compenser le coût de l'envoi des troupes militaires. Pour chaque dollar, 42 centimes ont été envoyés à des ONG publiques et privées comme Save the Children, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies et l'Organisation panaméricaine de la santé.

L'ensemble du 1,6 milliard de dollars alloué par les Etats-Unis au secours d'urgence a été dépensé de la même façon : 655 millions de dollars ont servi à rembourser le département de la Défense, 220 millions ont été envoyés au département de la Santé et des Services à la personne pour qu'il aide les Etats américains à fournir des services aux réfugiés haïtiens, 350 millions ont été affectés à l'aide d'urgence fournie par l'Agence des Etats-Unis pour le développement international (Usaid), 150 millions sont partis au département de l'Agriculture pour participer à l'aide alimentaire d'urgence, 15 millions au département de la Sécurité intérieure pour couvrir les frais d'immigration, etc.

L'aide internationale a été répartie de la même façon. L'envoyé spécial des Nations unies pour Haïti a révélé que l'argent du fonds humanitaire, soit 2,4 milliards de dollars, avait été distribué de la façon suivante : 34 % ont été renvoyés aux organismes civils et militaires des donateurs pour l'intervention d'urgence, 28 % attribués à des agences des Nations unies et à des ONG, 26 % alloués à des sociétés privées et à d'autres ONG, 5 %  reversés à des sociétés nationales et internationales de la Croix-Rouge, 1 % a été versé au gouvernement haïtien et 0,4 % à des ONG haïtiennes.

2) Seulement 1 % des dons a été envoyé au gouvernement haïtien. Selon l'agence Associated Press, sur chaque dollar accordé par les Etats-Unis pour l'aide d'urgence, moins d'un centime est parvenu au gouvernement haïtien. Il en va de même avec les autres donateurs internationaux. Le gouvernement haïtien n'a absolument pas été mis à contribution dans le cadre de l'intervention d'urgence menée par les Etats-Unis et la communauté internationale.

3) Des sommes dérisoires sont parvenues aux entreprises et aux ONG haïtiennes. Le Center for Economic and Policy Research, la meilleure source d'information qui soit dans ce domaine, a analysé les 1 490 contrats attribués par le gouvernement américain entre janvier 2010 et avril 2011, et s'est rendu compte que seuls 23 d'entre eux avaient été accordés à des entreprises haïtiennes. Dans l'ensemble, les Etats-Unis ont distribué 194 millions de dollars à des sous-traitants, dont 4,8 millions seulement à des sociétés haïtiennes, soit environ 2,5 % du total. Quant aux sociétés privées de la région de Washington DC, elles ont reçu 76 millions de dollars, soit 39,4 % du total.

L'ONG Refugees International a indiqué que leurs collaborateurs sur place avaient eu du mal à accéder aux réunions opérationnelles organisées dans le complexe des Nations unies. D'autres ont noté que la plupart des réunions de coordination de l'aide internationale n'étaient même pas traduites en créole, langue que parlent la majorité des Haïtiens !

4) Un pourcentage non négligeable de l'argent a été transmis aux organismes internationaux d'assistance et aux grandes organisations non gouvernementales faisant partie de réseaux influents. La Croix-Rouge américaine a reçu plus de 486 millions de dollars de dons pour Haïti. Selon l'organisation, deux tiers de cet argent a servi à sous-traiter l'intervention d'urgence et la reconstruction, bien qu'il soit difficile d'obtenir plus de détails. Le salaire annuel du PDG de la Croix-Rouge est supérieur à 500 000 dollars par an [390 000 euros, soit 33 000 euros par mois].

On peut aussi mentionner le contrat de 8,6 millions de dollars entre Usaid et la société privée CHF, chargée de nettoyer les décombres dans Port-au-Prince. CHF est une entreprise de développement international qui, politiquement, fait partie de réseaux influents, qui a un budget annuel de plus de 200 millions de dollars et dont le PDG a gagné 451 813 dollars [354 000 euros] en 2009. Les bureaux de CHF en Haïti "sont installés dans deux hôtels particuliers spacieux de Port-au-Prince et l'entreprise dispose d'une flotte de véhicules flambant neufs," selon le magazine Rolling Stone.

Rolling Stone a également révélé l'existence d'un autre contrat, d'une valeur de 1,5 million dollars, accordé au cabinet de conseil Dalberg Global Development Advisors, dont le siège est à New York. Selon l'article, le personnel de Dalberg "n'avait jamais vécu à l'étranger, n'avait aucune expérience en matière de catastrophe naturelle ou d'urbanisme, et n'avait jamais été responsable de programmes sur le terrain", et seul un membre de l'équipe parlait français.

Le 16 janvier 2010, George W. Bush et Bill Clinton ont annoncé le lancement d'une collecte de fonds pour Haïti. En octobre 2011, les dons avaient atteint la somme de 54 millions de dollars. Deux millions ont contribué à la construction d'un hôtel de luxe en Haïti, pour un budget total de 29 millions de dollars.

5) Une partie de l'argent a été versée à des entreprises qui profitent des catastrophes naturelles. Lewis Lucke, un coordinateur haut placé d'Usaid, a rencontré le Premier ministre haïtien deux fois à la suite du tremblement de terre. Il a ensuite démissionné et a été embauché – pour un salaire mensuel de 30 000 dollars - par la société Ashbritt, installée en Floride (déjà célèbre pour avoir obtenu des subventions considérables sans appel d'offres après l'ouragan Katrina) et par un partenaire haïtien prospère, afin de faire du lobbying pour obtenir des contrats. Lewis Lucke a déclaré qu'il était "devenu évident que si la situation était gérée correctement le séisme pouvait apparaître comme une opportunité autant que comme une calamité". Ashbritt et son partenaire haïtien se sont rapidement vu attribuer un contrat de 10 millions de dollars sans appel d'offres.

6) Une partie non négligeable de l'argent promis n'a jamais été distribuée. La communauté internationale a décidé de ne pas laisser le gouvernement haïtien gérer le fonds d'assistance et de relèvement et a insisté pour que deux institutions soient créées pour approuver les projets et les dépenses dédiées aux fonds de reconstruction envoyés pour Haïti : la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH) et le Fonds pour la reconstruction d'Haïti.

En mars 2010, lors d'une conférence, les Etats membres de l'ONU se sont engagés à verser 5,3 milliards de dollars sur deux ans et un total de 9,9 milliards de dollars sur trois ans. En juillet 2010, seules 10 % des sommes promises avaient été versées à la CIRH.

7) Une grande partie de l'argent donné n'a pas encore été dépensée. Près de deux ans après le tremblement de terre, moins de 1 % des 412 millions de dollars alloués par les Etats-Unis à la reconstruction d'infrastructures en Haïti ont été dépensés par Usaid et le département d'Etat américain, et seuls 12 % ont réellement été affectés, selon un rapport publié en novembre 2011 par le bureau américain chargé du contrôle des comptes (GAO).

La CIRH qui, depuis sa création, a été sévèrement critiquée par les Haïtiens, entre autres, est suspendue depuis la fin de son mandat, en octobre 2011. Le Fonds pour la reconstruction d'Haïti a été créé pour fonctionner en tandem avec la CIHR. Ainsi, tant que cette dernière est interrompue, le Fonds pourra difficilement poursuivre sa mission.

Que faire ? Au lieu de donner de l'argent à des intermédiaires, les dons devraient être envoyés autant que possible aux organismes haïtiens publics et privés. Le respect, la transparence et l'obligation de rendre des comptes constituent les fondements des droits humains.

Pour plus voir:
1. Haïti : des milliards et après ? par Nesmy Manigat
3. Haiti: Seven Places Where the Earthquake Money Did and Did Not Go: http://solutionshaiti.blogspot.com/2012/01/haiti-after-quake-where-relief-money.html

Monday, November 14, 2011

Témoignage d’une victime du processus de dénationalisation des descendants d’Haïtiens en République Dominicaine


Le 24 Octobre 2011, Ana Maria Belique, Dominicaine d’ascendance haïtienne, dont le document d’identité a été retenu par la Junte Centrale Electorale (JCE), a présenté à une audience tenue à la Commission Interaméricaine pour les Droits Humains (CIDH) le témoignage sur les conséquences désastreuses de cette décision de la Junte sur sa personne et sur celle de nombreux membres de la communauté dominico-haïtienne en République Dominicaine confrontés à une situation similaire.

Cette audience à laquelle avait pris part Ana Maria, fait partie d’une série d’activités de plaidoyer politique menée à Washington DC par une coalition d’organisations dominicaines et internationales contre la Résolution 12/07 sur la base de laquelle, la République Dominicaine est en train de procéder à la dénationalisation de nombreux Dominicains d’origine haïtienne. Ci-dessous, le témoignage de Melle Belique.

“En janvier 2010, j’ai sollicité une expédition de mon acte de naissance à un bureau d’Etat civil dominicain. Ma demande a été refusée. Je ne suis pas la seule personne qui se trouve dans cette situation.  Il y a plusieurs milliers d’autres personnes comme moi qui ne peuvent pas être ici dans cette salle et qui font face au même problème.

Au moment de solliciter personnellement mon acte de naissance, j’étais loin de m’imaginer que j’allais retourner à la maison sans ce document et que je ne pourrais pas poursuivre  mes plans de vie.

Ma déclaration de naissance a été faite de manière opportune par mon père.  J’ai réalisé mes études primaires et secondaires en République Dominicaine et je possède une carte d’identité qui sert aussi de carte électorale.  J’ai exercé mon droit de vote et je fus même baptisée dans l’Eglise Catholique.  Avec tous ces antécédents, je pensais qu’il serait impossible qu’on rejette ma demande d’un document qui est mien et dont des expéditions m’ont été remises antérieurement à plusieurs reprises pour différents besoins.  Le plus triste ne fut pas seulement le fait de refuser de me délivrer le document, mais aussi le traitement que j’ai reçu au bureau d’Etat Civil où j’ai produit la demande.  C’est comme si être né de parents haïtiens était la pire des choses qui me soit arrivé.  J’ai été traitée comme si mes parents avaient commis un crime, celui de m’avoir déclaré dans le registre civil dominicain. C’est ce que j’ai ressenti en ce moment quand j’ai voulu avoir des explications à ce refus et que l’officier d’Etat civil m’a dit textuellement : « Ce n’est pas ma faute si vos parents sont des Haïtiens, je n’ai aucune explication à vous fournir car il s’agit là d’ordres reçus d’en haut ».

Pour la première fois, je me suis sentie réellement perdue et discriminée.  Jamais dans ma vie je n’avais reçu un tel traitement par le seul fait que mes parents sont des Haïtiens.  Ce jour là j’ai pleuré amèrement parce que je ne comprenais pas ce qui s’était passé et je ne savais pas où m’orienter. J’ai senti une grande sensation de frustration, de douleur, d’angoisse, de désespoir à ne pas savoir quoi faire.

Quand je me suis présentée à la Junte Centrale Electorale (JCE), ils m’ont déclaré qu’ils doivent mener une investigation sur le statut légal de mes parents quand ils avaient déclaré ma naissance.  Ils n’ont pas su me dire combien de temps cette investigation allait durer et comment ils allaient procéder.  Ils m’ont seulement dit « continuer d’appeler ».

Après six mois d’attente, je me suis rendue compte que rien n’avançait.  Il y avait des cas  qui n’ont jamais eu de suite, comme celui de mon frère qui, depuis 2007 est en attente d’une solution et dont le nom ne se trouve même pas sur la liste des dossiers qui font l’objet d’investigation depuis 2008.

A cause de cela, mes préoccupations ne font qu’augmenter et je vois chaque jour  s’éloigner la réalisation de mes rêves immédiats, comme celui par exemple d’entrer à l’université.

Conséquences: Cette résolution m’affecte par de multiples façons, non seulement  moi mais  aussi des centaines de jeunes comme moi.  Pour moi, c’est le désir ardent d’entrer à l’université qui a été freiné, mais pour Isidro par exemple qui a 22 ans, c’est l’impossibilité de trouver un travail digne, de vivre dans la peur d’être déporté par la migration quand il va à la capitale.  Pour Alfred, c’est l’impossibilité de se marier ; il vient tout juste de perdre un contrat de travail à cause de cette difficulté de fournir une pièce d’identité.  Je parle pour Helena qui possède sa carte d’identité et qui malgré tout n’a pas pu entrer à l’université ; pour Felipe qui n’a pas pu faire sa maitrise en droit à l’université parce qu’on a refusé de lui délivrer sa carte d’identité.  Je parle pour ce qui est arrivé à Santa qui vient d’accoucher. Bien qu’elle dispose de sa carte d’identité, la déclaration de la naissance de son bébé lui a été refusée. Pour chaque victime, non seulement on limite l’accès à l’une ou l’autre chose, mais on viole aussi tous ses droits fondamentaux comme être humain.

N’ayant pas de documents d’identité, nous courrons le risque de ne pas pouvoir trouver un emploi, et de ce fait ne pas pouvoir cotiser dans le fonds de pensions et d’assurance médicale. Notre accès à des soins de santé sera donc limité parce que nous ne pourrons pas accéder à des consultations médicales, à des opérations chirurgicales ni à d’autres services pour lesquels un document d’identité nous sera toujours réclamé.  Pour la même raison, il nous sera impossible d’acquérir ou vendre des biens, réaliser des études techniques ou universitaires. Enfin, elles sont nombreuses les limitations auxquelles nous soumettent cette fameuse résolution de la Junte Centrale Electorale dominicaine.

Après avoir passé par une telle épreuve, personne ne peut dire qu’elle demeure la même, que rien n’a changé en elle, parce qu’elles sont nombreuses les choses auxquelles nous n’avons plus accès en raison de cette disposition de nous quitter nos documents d’identité. Et de manière spéciale, notre propre identité a été affectée, parce que beaucoup de personnes se sentent très fières de leur nationalité ou de leur identité et en nous dénationalisant, cela nous porte à mettre en question beaucoup de choses auxquelles nous n’avions jamais pensé auparavant.

La majorité des personnes affectées par cette situation sont des gens qui ont beaucoup lutté pour aller de l’avant, des gens qui dans leur majorité, ont pu sortir des bateys à la recherche d’un futur meilleur, qui ont fait l’effort de changer le cycle vicieux de notre histoire, d’améliorer nos conditions de vie et d’apporter notre contribution à la société.  En nous retrouvant dans cette situation, nous nous sentons comme faisant face à un mur où il nous est interdit de nous réaliser, d’exploiter nos possibilités. C’est comme si c’est un délit d’être un enfant issu de famille de migrants haïtiens, de vouloir gravir les échelons de la société et décider de changer le destin qui nous a été préparé.

Toute ma famille vit et souffre de cette situation. Je me rappelle le visage attristé de ma sœur quand le directeur du lycée lui a dit que si elle n’apporte pas son acte de naissance, elle ne pourra pas passer les examens officiels nationaux pour obtenir son baccalauréat de fin d’études secondaires.

Nos pères ont donné leurs vies, leurs forces et tout leur sang dans les terres et champs de cannes dominicains.  Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux sont vus comme des résidus de canne qui ne servent plus à rien et qu’on jette comme déchets à la poubelle.  Et c’est cela qu’on veut aussi pour nous leur progéniture. Ils veulent nous annihiler à travers ce « génocide civil » qu’ils sont en train de perpétrer.

Nous venons d’une catégorie très vulnérable de la société dominicaine. Nos possibilités économiques pour mener de grandes actions sont limitées.  Mais nous pensons qu’avec la même patience des veuves de l’Evangile, nous parviendrons à avoir raison de la patience  de ceux-là qui veulent nous opprimer et obtenir ainsi notre liberté et le respect que nous méritons dans la société dominicaine.

Nous comptons sur vous, distingués membres de la Commission des Droits Humains, sur votre appui et votre sensibilité dans cette lutte que nous sommes en train de mener pour qu’une fin soit mise à la Résolution 07/12, à la discrimination et à l’exclusion sociale auxquelles sont soumis les Dominicains et Dominicaines d’ascendance haïtienne’’.

Ana Maria Belique, Washington DC, 24 Octobre 2011

For more information:
Colette Lespinasse, Coordonnatrice, GARR
69, Rue Christ-roi Port-au-Prince, Haïti
Téléphone (509) 3900-5703         
E-mail: comgarr@yahoo.fr, 
site : www.garr-haiti.org