Monday, November 14, 2011

Témoignage d’une victime du processus de dénationalisation des descendants d’Haïtiens en République Dominicaine


Le 24 Octobre 2011, Ana Maria Belique, Dominicaine d’ascendance haïtienne, dont le document d’identité a été retenu par la Junte Centrale Electorale (JCE), a présenté à une audience tenue à la Commission Interaméricaine pour les Droits Humains (CIDH) le témoignage sur les conséquences désastreuses de cette décision de la Junte sur sa personne et sur celle de nombreux membres de la communauté dominico-haïtienne en République Dominicaine confrontés à une situation similaire.

Cette audience à laquelle avait pris part Ana Maria, fait partie d’une série d’activités de plaidoyer politique menée à Washington DC par une coalition d’organisations dominicaines et internationales contre la Résolution 12/07 sur la base de laquelle, la République Dominicaine est en train de procéder à la dénationalisation de nombreux Dominicains d’origine haïtienne. Ci-dessous, le témoignage de Melle Belique.

“En janvier 2010, j’ai sollicité une expédition de mon acte de naissance à un bureau d’Etat civil dominicain. Ma demande a été refusée. Je ne suis pas la seule personne qui se trouve dans cette situation.  Il y a plusieurs milliers d’autres personnes comme moi qui ne peuvent pas être ici dans cette salle et qui font face au même problème.

Au moment de solliciter personnellement mon acte de naissance, j’étais loin de m’imaginer que j’allais retourner à la maison sans ce document et que je ne pourrais pas poursuivre  mes plans de vie.

Ma déclaration de naissance a été faite de manière opportune par mon père.  J’ai réalisé mes études primaires et secondaires en République Dominicaine et je possède une carte d’identité qui sert aussi de carte électorale.  J’ai exercé mon droit de vote et je fus même baptisée dans l’Eglise Catholique.  Avec tous ces antécédents, je pensais qu’il serait impossible qu’on rejette ma demande d’un document qui est mien et dont des expéditions m’ont été remises antérieurement à plusieurs reprises pour différents besoins.  Le plus triste ne fut pas seulement le fait de refuser de me délivrer le document, mais aussi le traitement que j’ai reçu au bureau d’Etat Civil où j’ai produit la demande.  C’est comme si être né de parents haïtiens était la pire des choses qui me soit arrivé.  J’ai été traitée comme si mes parents avaient commis un crime, celui de m’avoir déclaré dans le registre civil dominicain. C’est ce que j’ai ressenti en ce moment quand j’ai voulu avoir des explications à ce refus et que l’officier d’Etat civil m’a dit textuellement : « Ce n’est pas ma faute si vos parents sont des Haïtiens, je n’ai aucune explication à vous fournir car il s’agit là d’ordres reçus d’en haut ».

Pour la première fois, je me suis sentie réellement perdue et discriminée.  Jamais dans ma vie je n’avais reçu un tel traitement par le seul fait que mes parents sont des Haïtiens.  Ce jour là j’ai pleuré amèrement parce que je ne comprenais pas ce qui s’était passé et je ne savais pas où m’orienter. J’ai senti une grande sensation de frustration, de douleur, d’angoisse, de désespoir à ne pas savoir quoi faire.

Quand je me suis présentée à la Junte Centrale Electorale (JCE), ils m’ont déclaré qu’ils doivent mener une investigation sur le statut légal de mes parents quand ils avaient déclaré ma naissance.  Ils n’ont pas su me dire combien de temps cette investigation allait durer et comment ils allaient procéder.  Ils m’ont seulement dit « continuer d’appeler ».

Après six mois d’attente, je me suis rendue compte que rien n’avançait.  Il y avait des cas  qui n’ont jamais eu de suite, comme celui de mon frère qui, depuis 2007 est en attente d’une solution et dont le nom ne se trouve même pas sur la liste des dossiers qui font l’objet d’investigation depuis 2008.

A cause de cela, mes préoccupations ne font qu’augmenter et je vois chaque jour  s’éloigner la réalisation de mes rêves immédiats, comme celui par exemple d’entrer à l’université.

Conséquences: Cette résolution m’affecte par de multiples façons, non seulement  moi mais  aussi des centaines de jeunes comme moi.  Pour moi, c’est le désir ardent d’entrer à l’université qui a été freiné, mais pour Isidro par exemple qui a 22 ans, c’est l’impossibilité de trouver un travail digne, de vivre dans la peur d’être déporté par la migration quand il va à la capitale.  Pour Alfred, c’est l’impossibilité de se marier ; il vient tout juste de perdre un contrat de travail à cause de cette difficulté de fournir une pièce d’identité.  Je parle pour Helena qui possède sa carte d’identité et qui malgré tout n’a pas pu entrer à l’université ; pour Felipe qui n’a pas pu faire sa maitrise en droit à l’université parce qu’on a refusé de lui délivrer sa carte d’identité.  Je parle pour ce qui est arrivé à Santa qui vient d’accoucher. Bien qu’elle dispose de sa carte d’identité, la déclaration de la naissance de son bébé lui a été refusée. Pour chaque victime, non seulement on limite l’accès à l’une ou l’autre chose, mais on viole aussi tous ses droits fondamentaux comme être humain.

N’ayant pas de documents d’identité, nous courrons le risque de ne pas pouvoir trouver un emploi, et de ce fait ne pas pouvoir cotiser dans le fonds de pensions et d’assurance médicale. Notre accès à des soins de santé sera donc limité parce que nous ne pourrons pas accéder à des consultations médicales, à des opérations chirurgicales ni à d’autres services pour lesquels un document d’identité nous sera toujours réclamé.  Pour la même raison, il nous sera impossible d’acquérir ou vendre des biens, réaliser des études techniques ou universitaires. Enfin, elles sont nombreuses les limitations auxquelles nous soumettent cette fameuse résolution de la Junte Centrale Electorale dominicaine.

Après avoir passé par une telle épreuve, personne ne peut dire qu’elle demeure la même, que rien n’a changé en elle, parce qu’elles sont nombreuses les choses auxquelles nous n’avons plus accès en raison de cette disposition de nous quitter nos documents d’identité. Et de manière spéciale, notre propre identité a été affectée, parce que beaucoup de personnes se sentent très fières de leur nationalité ou de leur identité et en nous dénationalisant, cela nous porte à mettre en question beaucoup de choses auxquelles nous n’avions jamais pensé auparavant.

La majorité des personnes affectées par cette situation sont des gens qui ont beaucoup lutté pour aller de l’avant, des gens qui dans leur majorité, ont pu sortir des bateys à la recherche d’un futur meilleur, qui ont fait l’effort de changer le cycle vicieux de notre histoire, d’améliorer nos conditions de vie et d’apporter notre contribution à la société.  En nous retrouvant dans cette situation, nous nous sentons comme faisant face à un mur où il nous est interdit de nous réaliser, d’exploiter nos possibilités. C’est comme si c’est un délit d’être un enfant issu de famille de migrants haïtiens, de vouloir gravir les échelons de la société et décider de changer le destin qui nous a été préparé.

Toute ma famille vit et souffre de cette situation. Je me rappelle le visage attristé de ma sœur quand le directeur du lycée lui a dit que si elle n’apporte pas son acte de naissance, elle ne pourra pas passer les examens officiels nationaux pour obtenir son baccalauréat de fin d’études secondaires.

Nos pères ont donné leurs vies, leurs forces et tout leur sang dans les terres et champs de cannes dominicains.  Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux sont vus comme des résidus de canne qui ne servent plus à rien et qu’on jette comme déchets à la poubelle.  Et c’est cela qu’on veut aussi pour nous leur progéniture. Ils veulent nous annihiler à travers ce « génocide civil » qu’ils sont en train de perpétrer.

Nous venons d’une catégorie très vulnérable de la société dominicaine. Nos possibilités économiques pour mener de grandes actions sont limitées.  Mais nous pensons qu’avec la même patience des veuves de l’Evangile, nous parviendrons à avoir raison de la patience  de ceux-là qui veulent nous opprimer et obtenir ainsi notre liberté et le respect que nous méritons dans la société dominicaine.

Nous comptons sur vous, distingués membres de la Commission des Droits Humains, sur votre appui et votre sensibilité dans cette lutte que nous sommes en train de mener pour qu’une fin soit mise à la Résolution 07/12, à la discrimination et à l’exclusion sociale auxquelles sont soumis les Dominicains et Dominicaines d’ascendance haïtienne’’.

Ana Maria Belique, Washington DC, 24 Octobre 2011

For more information:
Colette Lespinasse, Coordonnatrice, GARR
69, Rue Christ-roi Port-au-Prince, Haïti
Téléphone (509) 3900-5703         
E-mail: comgarr@yahoo.fr, 
site : www.garr-haiti.org

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