Sunday, April 4, 2010

Apocalyse et fin du monde par Michele Oriol

Accourez, contemplez ces ruines affreuses
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l'un sur l'autre entassés,
Sous ces marbres rompus ces membres dispersés;
Cent mille infortunés que la terre dévore,
Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l'horreur des tourments leurs lamentables jours !
Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous : « C'est l'effet des éternelles lois
Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix » ?
Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
« Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes » ?
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?
Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices
Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ?

 

Voltaire

Le 12 janvier, lorsque la deuxième secousse s’est arrêtée, j’ai attendu, dans l’angoisse, la troisième. C’est alors que j’ai entendu les cris. Les cris qui arrivaient des collines de Després et Pacot. Des cris qui montaient de toutes les rues des quartiers du Bas Peu de Chose. Jésus ! Jésus ! Marie ! Harmaguédon !

 

Les trois nuits qui ont suivi, toute cette humanité réunie dans la rue pour fuir les maisons détruites, les maisons fissurées, laissant derrière elle les cadavres des proches, a prié Jésus. Chants, prières reprises en chœur, lecture de la Bible. Apocalypse 6 : « Puis je vis l’Agneau briser le sixième sceau. Il y eut un violent tremblement de terre […]. Toutes les montagnes et toutes les îles furent arrachées de leur place ». Apocalypse 16 : « Les esprits de démons rassemblèrent les rois de toute la terre dans le lieu appelé en hébreu Harmaguédon. […] Il y eut des éclairs, des sons, des coups de tonnerre et un tremblement de terre tel qu’il n’y en eut jamais depuis que l’homme est sur la terre, tellement le tremblement fut grand.  La grande ville fut brisée en trois parties et les villes de tous les pays s’écroulèrent. … Toutes les îles disparurent et l’on ne vit plus de montagnes ».

 

Tout était signe. Toutes les églises n’étaient-elles pas tombées ? Le Palais National ? S’il était à terre c’était bien que les dirigeants politiques avaient démérité de Dieu. Apocalypse 18 : « Les rois de la terre, qui se sont livrés avec Babylone à l’immoralité et au luxe, pleureront et se lamenteront au sujet de la ville, quand ils verront la fumée de son incendie. Ils se tiendront à bonne distance, par peur des souffrances qu’elle va subir, et diront : « Malheur ! Quel malheur ! O Babylone, ville grande et puissante ! Une seule heure a suffi pour que tu sois punie ! »

 

Et on a vu arracher à mains nues les frères, les sœurs, les pères, les mères, les voisins, des décombres.

 

Ce cri dans la nuit du 13 janvier : la mer monte ! Et on a vu une cohorte sans fin le centre-ville et monter jusque dans les hauteurs de Pétion-Ville et même Kenscoff, livrant le bas de la ville aux pilleurs.  

 

Les répliques qui réveillaient la nuit, la peur au ventre, alimentaient ces terreurs animales. Cette chose sans nom, « bagay-la », désignée sous une onomatopée, « goudougoudou », a lancé sur les routes de province des dizaines de milliers d’Haïtiens terrorisés. Apocalypse 6 : « Cachez-nous loin du regard de celui qui est assis sur le trône et loin de la colère de l’Agneau (…) Les rois de la terre, les dirigeants, les chefs militaires, les riches, les puissants, et tous les autres hommes, esclaves ou libres, se cachèrent dans les cavernes ». Et on a vu les parents accourir de province pour sortir les leurs de l’enfer. Les gens sont partis vers la province, à pied, en camion, en voiture, fuyant Sodome, sans se retourner. Les gens sont partis ou ont fait partir leurs enfants vers la République Dominicaine, les Etats-Unis, le Canada.

 

Et depuis, de bouche à oreille, à la radio, à la télévision, dans les jeûnes des églises protestantes et les processions de l’église catholique, que de voix inspirées pour annoncer la fin d’un cycle de 25 ans qui se termine en 2011 avec la destruction totale d’Haïti. Apocalypse 11 : « Le second malheur a passé. Voici le troisième qui vient bientôt ».

 

Nous sommes dans ces peurs profondes, ces « émotions » qui traversent parfois les sociétés et qui demandent une réponse.

 

Pendant huit jours, on n’a vu aucun homme en uniforme dans la rue. Ni un policier haïtien, ni un soldat de la MINUSTAH. Il faudra attendre quatre semaines pour que le chef de l’Etat s’adresse à la nation. L’Etat semblait s’être effondré avec ses bâtiments symboliques. Et aujourd’hui encore on attend des décisions, des directives qui ne viennent pas.

 

Permettez-moi de faire un détour par l’histoire et de changer totalement de lieu et d’époque.

 

Le 1er novembre 1755 à 9h40, au matin donc de la fête catholique de la Toussaint, un tremblement de terre frappa Lisbonne. Trois secousses distinctes se produisirent sur une durée d'une dizaine de minutes, causant de larges fissures et dévastant la ville. Les survivants se ruèrent vers l’espace ouvert et supposé sûr que constituaient les quais, où la mer avait reflué, laissant à nu des fonds marins jonchés d’épaves de navires et de marchandises. Plusieurs dizaines de minutes après le séisme, un énorme tsunami avec des vagues d'une hauteur de 5 à 10 mètres submergea le port et le centre-ville. Il fut suivi de deux nouvelles vagues. Les zones épargnées par la mer furent touchées par des incendies provoquées par des chutes de cheminée qui firent rage pendant cinq jours.

 

85% des bâtiments de Lisbonne furent détruits, y compris les plus célèbres de ses palais et bibliothèques. Le Palais Royal fut également détruit : à l’intérieur, les 70 000 volumes de la bibliothèque royale et des archives précieuses furent perdus. Le tremblement de terre eut par ailleurs raison des principaux édifices religieux de Lisbonne. L’Hôpital Royal de Tous les Saints, le plus grand hôpital du monde à l’époque, fut consumé par le feu avec plusieurs centaines de ses patients. Sur les 275 000 habitants de Lisbonne, 60 000 au moins trouvèrent la mort.

 

Les secousses du séisme furent ressenties partout en Europe, jusqu’en Finlande. D’autres tsunamis atteignant des hauteurs de vingt mètres frappèrent les côtes de l’Afrique du Nord, ou traversèrent l’océan Atlantique jusqu’aux Antilles. Une vague de trois mètres de haut se jeta sur les côtes sud de l’Angleterre.

 

Comme le roi, le Premier ministre Sebastião de Melo, marquis de Pombal, survécut au tremblement de terre. On lui attribue la citation suivante : « Maintenant ? Enterrez les morts et nourrissez les vivants ». Avec le pragmatisme qui caractérisait ses méthodes de gouvernement, il organisa immédiatement les secours et la reconstruction. Il envoya en ville des équipes pour éteindre les flammes, et chargea d’autres personnes de rassembler les milliers de cadavres. Pour dissuader les pilleurs, des échafauds furent érigés aux endroits les plus visibles : au moins 34 personnes furent exécutées. L’armée portugaise fut mobilisée pour entourer la ville et bloquer la fuite des habitants en état de travailler, afin de les obliger à dégager les ruines. Moins d’une année plus tard, Lisbonne était déjà en cours de reconstruction. Les grandes places et les avenues larges devaient caractériser la nouvelle Lisbonne. À quelqu’un qui l’interrogeait sur l’utilité de rues aussi spacieuses, le marquis de Pombal répondit qu’ « un jour, elles seront petites ».

 

La catastrophe, intervenant en pleine période des Lumières, fut amplement discutée par les philosophes européens et inspira de nombreux développements sur le thème de la théodicée ou du sublime. Tout un passage de Candide, de Voltaire, raconte le tremblement de terre et tourne en ridicule la pensée de Leibniz que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». C’est l’un des événements qui ont eu un impact suffisamment bouleversant pour transformer la culture et la philosophie européennes. On ne pourra plus parler de providence sans penser à Lisbonne : l’homme apparait désormais comme seul dans l’univers.

 

Qu’apportera le tremblement de terre de Port-au-Prince à la pensée haïtienne ?

 

Pour un peuple animiste, un tremblement de terre n’est pas un phénomène naturel. Il naît quelque part de quelque intention malveillante. Toutes ces références bibliques venues des églises protestantes fondamentalistes sont intégrées par vodouisants et catholiques. Le traumatisme en est aggravé. On n’a pas fini de mesurer l’emprise du phénomène sur des esprits. Il faut en prendre la vraie mesure. Et c’est le rôle de ceux qui pensent la Nation haïtienne.

 

Il faut dire que le tremblement de terre ne pouvait tomber à un pire moment.

 

Haïti est le pays le plus pauvre de l’hémisphère nord. Avec le tremblement de terre, Haïti est aussi devenu le pays le plus malchanceux.  C’est un pays est poursuivi par la malchance, frappé par la malédiction. Nous sommes l’objet d’une victimisation permanente de la part de nos responsables, de nombreux intellectuels haïtiens et étrangers depuis de longues années. C’est le plus grand piège qui nous guette aujourd’hui. Dans le contexte institutionnel faible, très faible, qui est le nôtre aujourd’hui, la tendresse et la générosité du monde peuvent nous faire douter à jamais de notre capacité à nous prendre en mains. Il faut sortir de la victimisation pour retrouver l’estime de soi. Une éternelle victime ne se prend pas en charge.

 

Depuis 1986, au fur et à mesure que les institutions haïtiennes ont perdu pied, que l’économie s’est dégradée, que s’est rapproché le spectre de la guerre civile, dans le temps même où le pays perd l’exercice de sa souveraineté tant du fait des interventions armées étrangères que du fait d’une aide internationale sans coordination, on a assisté à une exacerbation de la demande identitaire : langue, religion et mémoire – créole, vodou et devoir de mémoire. Nous avons recomposé le passé parce que l’avenir nous paraît totalement fermé. Car c’est bien la question des identités qui est à l’œuvre dans ce déni de l’histoire d’Haïti.

 

Un autodénigrement a enlevé toute estime de soi à toute une génération. Le lancinant leitmotiv « depuis 200 ans » nous est lancé quotidiennement à la figure par nos compatriotes et par les étrangers. Depuis deux cents ans, tous les chefs d’Etat haïtiens sont des satrapes, des assassins et des corrompus. Depuis 200 ans c’est la gabegie administrative. Depuis deux cents ans le pays est déchiré par les guerres civiles et les inégalités sociales. Certes, le passé haïtien offre de sombres épisodes, comme il y en a dans toutes les histoires du monde. Mais il faut apprécier à sa juste valeur le fait qu’une horde d’esclaves a su créer une nation et la conduire peu à peu à un fonctionnement minimal. Ce n’est pas Benjamin Franklin et Thomas Jefferson qui ont fait l’indépendance haïtienne. C’est Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, deux anciens esclaves analphabètes ou quasi-analphabètes et n’avaient lu ni Humes ni Montesquieu.

 

Ce processus de reniement du passé est destructeur de l’avenir et n’est pas innocent : il permet de dédouaner les détenteurs provisoires du pouvoir d’Etat – et la communauté internationale qui les soutient. On couvre d’anathèmes les aïeux pour couvrir d’un voile pudique ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux :

 

·      Une accélération de la croissance démographique que l’économie ne prend pas en charge et que les politiques ignorent ;

·      une forme déshumanisante d’ » urbanisation » née de la destruction de l’économie paysanne avec la politique de libéralisation des importations agricoles pratiqué depuis 1986 ;

·      la compromission avec l’étranger : on banalise l’impact de la présence de militaires étrangers armés sur notre territoire depuis 16 ans[1]. Comment le citoyen haïtien ordinaire peut-il respecter les responsables politiques quand les devoirs régaliens de l’Etat sont remplis, et mal remplis, par des étrangers ? Et que, de ce fait, les liens entre les deux structures, la nationale et l’internationale, ne peut que déresponsabiliser les nationaux.

·      un territoire ravagé d’abord par les compagnies d’exportation de bois puis par une agriculture sans intégration agriculture/élevage, sans renouvellement de la fertilité des sols et ce fait pionnière : toujours défricher, y compris ce qui reste de forêt ;

 

La capitale était devenue un monstre qui comptait, en 2008, 2 255 260 habitants. Ce qui signifie, quand on regarde d’un peu  plus près dans les quartiers, dans un bidonville comme Jalousie, en 2000, une densité de 43 475 habitants au kilomètre carré et un doublement de la population chaque dix ans de  1970 à 1990.  Et la multiplication par trois entre 1990 et 2000, l’accélération se produisant entre 1996 et 2000, période où la population double en cinq ans. Le bâti corrobore ces informations : 12% des maisons construites avant 1986, 25% des maisons construites entre 1986 et 1995, 62% des maisons construites entre 1995 et 2000. A Martissant, autre quartier populaire de Port-au-Prince, on a une densité de population de 20 000 ha/km2.  72% de cette population est venue entre 1995 à 2008. 14% des maisons ont été construites avant 1986, 86% entre 1986 et 2008.

 

Ce ne sont donc pas les aïeux qui ont construit à Port-au-Prince ces maisons qui ont tué plus de 200 000 personnes. Ces constructions, c’est de l’histoire récente, elles sont imputables aux autorités politiques haïtiennes d’aujourd’hui et aux missions innombrables d’appui venant de l’étranger et qui partagent aujourd’hui la souveraineté nationale avec nos dirigeants depuis 16 ans. Il faut recréer de la responsabilité, responsabilité haïtienne et responsabilité partagée avec tous ceux qui ont pris charge depuis le débarquement américain sous bannière de l’ONU depuis 1994.

 

Dire qu’il faut refonder l’Etat haïtien c’est encore la tentation de l’année zéro qui est à la mode depuis 25 ans. L’Etat haïtien existe depuis 206 ans. On ne le refondera pas, même si le mot est joli. Plutôt que de jeter la pierre au passé, faisons l’analyse du présent et de l’histoire récente.

 

Non, il ne s’agit pas de refonder l’Etat haïtien. Il s’agit au contraire de renouer les fils de notre histoire : produire des manuels d’histoire pour reconquérir le temps, produire des manuels de géographie pour reconquérir l’espace. Et poser sans fards la question du pouvoir politique : elle est au centre de la reconstruction. Il s’agit de demander compte aux détenteurs provisoires du pouvoir d’Etat et demander que l’on pose avec honnêteté la question de l’autorité de l’Etat. Il faut impérativement sortir de l’humanitaire pour retrouver le politique. Car c’est le pouvoir et l’autorité politique qui font question aujourd’hui. Sans une autorité politique claire, hors de l’ambigüité qui existe depuis 1994 du fait de la présence des militaires étrangers sur le territoire haïtien : ce n’est ni tout à fait une tutelle ni tout à fait l’indépendance. Des gouvernements sous perfusion qui sont en train de détruire l’Etat.

 

Il faut créer les lieux pour réfléchir le complexe : c’est l’enseignement supérieur et l’enseignement supérieur seul qui permettra de recréer du lien, de la pensée, de la dignité, de redonner du sens à notre histoire et à notre vie de peuple.

 

C’est là aussi que nous pourrons recréer de l’estime de soi. Il nous faut faire le deuil de ces 200 000 morts que nous avons vu gonfler dans les rues, ramasser à la pelle mécanique, jeter dans les bennes à ordure et enterrer dans des fosses communes creusées dans les décharges  communales, sans savoir qui ils étaient et comment ils sont morts. Aussi importante que la reconstruction des bâtiments et de l’économie, la reconstruction de l’âme haïtienne est aujourd’hui fondamentale. 



[1] L’ambassadeur du Brésil a dit ce matin la sympathie naturelle qui existe entre les Haïtiens et les Brésiliens de la force onusienne. Les Haïtiens aiment bien les footballeurs brésiliens mais ceci ne signifie pas qu’ils aiment bien les militaires brésiliens.


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